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Tango pour tronçonneuse ou le côté obscur de la farce

La politique, c’est le show-business pour les moches (Politics is show business for ugly people), aurait dit un soir Jay Leno, animateur d’un « late show » américain. Javier Milei, fraichement élu à la Présidence argentine, débarque sur la scène politique mondiale avec un style unique, tronçonneuse en main. Pour peu on se croirait dans un épisode de Narcos ou dans le Scarface de Brian de Palma. Rectifier en tranchant dans le vif. C’est ce qui s’appelle avoir du Stihl dirait un publicitaire toujours avide de bons mots (un bon mot qui, pour le non-spécialiste de l’élagage, ou ne fréquentant pas les jardineries, n’a guère de sens, nous en conviendrons).

 

Javier Milei a adopté un style, que les publicitaires des années 80-90 et suivantes (ante digital temporibus) qualifiaient de disruptif. Pour faire passer le fond sans le toucher, autant jouer sur la forme. On mettra en plus les rieurs de son côté, ce qui en soi n’est pas négligeable, bien que côté comique, on soit plus chez Tobe Hooper que chez Dino Risi. La dimension clownesque, masque grotesque et chevelure arrangée à la dynamite, n’est pas pour rassurer les êtres doués de raison. Stephen King, ce visionnaire, avait réussi à nous éclairer sur la figure du clown. C’est déjà Ça…

 

Coluche avait donné le la au début des années 80. La blague fut de courte durée. Beppe Grillo en Italie, réussit le pari de passer la mince frontière qui sépare le showbiz de la politique. Boris Johnson et Donald Trump ont poussé le curseur au maximum. Chevelures improbables, outrances permanentes, décapage volontaire de la couche de vernis policée qui faisait le consensus politique. Fin de la politesse, des ronds de jambe et des circonvolutions, on est dans le dur, le gros rouge qui tache. On ventile façon puzzle pour paraphraser Audiard. La nuance, c’est pour les faibles, il faut du clivant, parce que le clivant ça marche, ça frappe, ça touche directement sa cible. Comme dans le rap, la punchline, ça tape là où ça fait mal. Et ça a l’avantage de tenir dans des formats adaptés aux réseaux sociaux. On pourra certes objecter qu’une punchline comme « Aimez-vous les uns les autres » tient aussi allègrement en 140 caractères, mais l’ère n’est plus aux Bisounours. À problèmes compliqués, il faut des réponses simples. Fini le temps d’Henri Queuille, président du Conseil sous la IVe République, pour qui « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout ». Il faut des solutions, même si elles passent par un massacre à la tronçonneuse. Leatherface est passé sous le bistouri et, hormis son arrogance capillaire, s’est refait une virginité esthétique qui plaît aux foules.

 

À ce titre, on n’hésitera pas à ressortir ce bon vieux Guy Debord de ses limbes spectaculaires. Johnson, Trump, Bolsonaro ou la société du spectacle dans toute sa splendeur. « Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir. Le spectacle est le gardien du sommeil » a écrit Guy Debord.
Un peu de pain et de jeux de cirque. On ne serait même plus étonné de voir un cheval nommé consul. Ce qui ne serait qu’un bis repetita, Caligula ayant envisagé la chose pour son cher Incitatus. L’affaire avait plutôt tourné court.

 

Le monde nous offre donc un spectacle permanent, multi-écrans. Avec une réalité qui dépasse toujours la fiction. Sur fond de Carlos Gardel joué à la tronçonneuse.